… les voyageurs à adapter leurs trajets… et les villes à chercher et proposer des réponses… Une enquête Keoscopie internationale 2026 !
Par Yves Guittat et Romàn Pons Prades le 19 juillet 2026
« Lorsque huit usagers sur dix modifient leurs habitudes pour se sentir en sécurité, ce n’est plus un problème individuel, mais un défi majeur de politique publique. » Renoncer à sortir le soir, changer d’itinéraire, éviter les transports en commun ou descendre avant son arrêt : ces comportements sont devenus le quotidien de millions de voyageurs à travers le monde. C’est l’un des enseignements majeurs de l’enquête internationale Keoscopie 2026, menée par Keolis et Toluna auprès de 8 000 habitants dans 20 métropoles de 11 pays. Face à un sentiment d’insécurité largement partagé, certaines villes expérimentent déjà des solutions concrètes pour rendre les transports plus sûrs, notamment pour les femmes.
La mobilité urbaine ne se résume plus à une question d’offre de transport. Elle dépend aussi d’un facteur souvent invisible mais déterminant : le sentiment de sécurité. C’est ce que met en évidence le troisième volet de l’enquête internationale Keoscopie 2026, l’une des plus vastes études jamais consacrées aux attentes des citoyens en matière de mobilité. Réalisée dans vingt grandes métropoles, des États-Unis à l’Inde, des Pays-Bas à l’Australie, elle révèle une réalité commune à tous les continents : l’insécurité perçue influence désormais profondément les comportements de déplacement.
Constat saisissant !
Huit usagers des transports publics sur dix déclarent avoir adopté, au cours des douze derniers mois, au moins une stratégie d’évitement pour se protéger. Les femmes sont particulièrement concernées : 85 % d’entre elles disent avoir modifié leurs habitudes, contre 81 % des hommes. Derrière ces chiffres se cachent des arbitrages quotidiens qui pèsent sur la liberté de se déplacer, qu’il s’agisse de renoncer à une sortie, de modifier un itinéraire ou de choisir un autre mode de transport.
Les situations diffèrent selon les villes, mais les réflexes sont universels. À Boston, un voyageur sur deux affirme avoir renoncé à un déplacement pour des raisons de sécurité. À Bruxelles, près de six usagers sur dix déclarent avoir changé d’itinéraire. À Pune, en Inde, 63 % des personnes interrogées disent avoir préféré un autre mode de déplacement plutôt que les transports publics. Autant de décisions individuelles qui, mises bout à bout, interrogent la capacité des réseaux à remplir pleinement leur mission de service public.
Forcé à se péparer !

Cette réalité fait écho à d’autres études consacrées plus spécifiquement à la mobilité des femmes. Une enquête Ipsos réalisée pour L’Oréal Paris dans quatorze pays montre que 75 % des femmes évitent certains espaces publics et que plus d’une sur deux renonce à utiliser certains moyens de transport afin de ne pas s’exposer au harcèlement. Pour beaucoup, la préparation d’un déplacement intègre désormais une évaluation permanente des risques, bien au-delà des seuls horaires ou de la durée du trajet.
Face à ce constat, plusieurs collectivités ont choisi d’agir avec des dispositifs simples mais ciblés. À Lille, les voyageurs peuvent, en soirée, demander à descendre entre deux arrêts afin de limiter les trajets à pied dans des rues peu fréquentées ou mal éclairées. Cette mesure, peu coûteuse, offre davantage de souplesse aux conducteurs tout en répondant à une préoccupation très concrète des passagers.
À Dijon, une autre initiative mise sur un objet aussi discret qu’efficace : un sifflet distribué aux voyageurs pour leur permettre d’alerter rapidement leur entourage ou les personnes présentes en cas de danger. L’objectif est de rompre l’isolement ressenti dans certaines situations et de favoriser une réaction immédiate.
À Pune en Inde, le changement passe aussi par une transformation des métiers. Sur la future ligne 3 du métro, les rames seront conduites exclusivement par des femmes. Une centaine de conductrices seront recrutées, formées et accompagnées afin de favoriser leur intégration dans une profession historiquement masculine. Au-delà de l’ouverture de nouveaux débouchés professionnels, la ville souhaite renforcer la présence des femmes dans les espaces publics et faire évoluer les représentations autour de la sécurité dans les transports.
Séoul, enfin, déploie une stratégie d’une tout autre ampleur. La capitale sud-coréenne a installé près de 600 boutons d’urgence directement reliés aux services de police dans les stations de métro, notamment dans les toilettes, les salles d’allaitement et les espaces dédiés à la sécurité. L’alerte déclenche simultanément un appel d’urgence, la localisation sur le réseau de vidéosurveillance et un signal lumineux destiné à accélérer l’intervention. En parallèle, la municipalité distribue des porte-clés d’alerte connectés à une application permettant d’avertir immédiatement les autorités ou des proches, un dispositif dont la diffusion a doublé en 2025.
Ces initiatives ne résoudront pas, à elles seules, les causes profondes du sentiment d’insécurité. Elles montrent néanmoins qu’au-delà des grands investissements dans les infrastructures, de petites adaptations peuvent transformer concrètement l’expérience des voyageurs. L’enquête Keoscopie rappelle ainsi une évidence souvent sous-estimée : un réseau de transport n’est véritablement performant que lorsqu’il permet à chacun de se déplacer librement, à toute heure, sans avoir à élaborer de stratégie d’évitement.

